Blogs
Articles
Articles de Solène Nicolas
Avis

Kasserine en Tunisie

Kasserine en Tunisie
Vendredi 17 avril 2015 à 12:24

C’était 6 mois après la révolution du 14 janvier. J’étais en Tunisie pour un stage d’arabe classique à l’Institut Bourguiba de Tunis. Un mois de cours d’arabe intensifs mais aussi un mois pour découvrir le pays qui débutait sa transition. Si au premier abord, les rues de Tunis étaient encore empreintes de l’euphorie du 14 janvier, c’est une toute autre atmosphère que j’ai découvert plus au sud, à l’ouest du pays. Un week-end, en compagnie d’un ami journaliste, je me suis rendue à Kasserine et Thala, deux villes martyres à 6h de minibus de la capitale, mais surtout de ses jeunes, désœuvrés. Kasserine, j’y suis retournée peu après, caméra au poing, pour Mediinvestigation. Et la situation ne semblait que s’enliser.

Lorsque les événements du Bardo sont survenus et que nous avons appris qu’au moins l’un des terroristes venaient de Kasserine, nous n’avons pu nous empêcher de penser que lui et ses soutiens pouvaient être l’un de ces jeunes que nous avions rencontrés, sans emploi et qui tuaient le temps, à l’époque, dans les cafés de la ville. Que celui qui s’était présenté à moi comme un « kamikaze pour ses droits » pendant la révolution, soit devenu, le désespoir aidant, un kamikaze tout court. Voici ce que j’avais écrit en juillet 2011.

 

A Kasserine, visages de la révolution tunisienne

 

Impasse.

C’est le mot qui vient à l’esprit en rencontrant les jeunes de Kasserine, 6 mois après la révolution.

Près de la frontière algérienne, à l’ouest de la Tunisie, Kasserine fut l’un des foyers de la contestation, de la révolution qui fit tomber le président Ben Ali le 14 janvier.

C’est aussi la ville où la répression fut la plus sanglante. 70 morts au moins, et de nombreux blessés.

Alors aujourd’hui, dans les rues de la ville, de larges artères balayées par un vent poussiéreux, pas d’odeur de jasmin, mais plutôt celle du désespoir.

Un désespoir attablé aux nombreux cafés, uniques lieux de sociabilité de la ville. Une sociabilité qui exclut pourtant la mixité. Autour des tables, pas ou peu de filles. Et nulle part où se rencontrer.

« Nous n’avons pas de cinéma, ni même aucun autre loisir, d’ailleurs. Rien d’autre à faire que de boire des cafés ! » souligne Amine en riant.

Pas de loisir, mais surtout pas de travail, et aucune perspective d’en avoir un.

« Qu’est ce qu’on pourrait bien faire à Kasserine ? Il n’y a rien à part l’usine de cellulose » souffle Amar. « Et ici, qui dit pas de travail, dit pas de mariage ! » ajoute-t-il.

« Mon rêve à moi, c’est d’avoir une belle femme » soupire timidement Mabrouk du bout des lèvres. « Moi, c’est de vivre en Bretagne ! C’est beau, la Bretagne » lance Omar.

Pour l’instant, tous vivent chez leurs parents. « C’est mon père qui me donne de quoi aller au café », confie Mounir. « A 25 ans, on a encore de l’argent de poche » ironise Omar.

Fatalistes, mais pas résignés. Difficile d’envisager une issue à la détresse des jeunes Kasserinois.

Ils ont le bac en poche pour certains, des diplômes pour la plupart.

Des licences de tourisme, surtout. Un comble dans une ville sans hôtel. « Notre région est pourtant très belle, mais jamais aucun développement n’y a été engagé » dit Omar. Et belle, la région l’est. Incroyablement. En prenant les routes, on peut voir d’immenses plaines à l’horizon dominées par d’impressionnantes montagnes. Des paysages tous droits sortis d’un Western, sur lesquelles le Créateur semble avoir laissé tomber quelques touches de vert. Et puis cette lumière crépusculaire. Une lumière de fin du monde, à la tombée de la nuit, entre chien et loup…

Kasserine fait partie de la Tunisie oubliée, de l’autre Tunisie. Attaqué à coup de tomates lors de son unique déplacement dans la ville, Ben Ali ne s’était pas attardé. « Il avait peur de nous ! affirme Amine, il avait peur des gens de Kasserine. » Une ville et toute une région délaissée, malgré un patrimoine d’une grande richesse dont un mausolée du IIIème siècle. Et partout, le long des routes, des ruines, témoignages oubliés de l’histoire tunisienne. Ce Far West rebelle dont l’héritage berbère est encore aujourd’hui tabou.

Plutôt que l’ouest de la Tunisie, on a préféré l’est. La côte. Un littoral déserté depuis janvier. Conséquence de la révolution, les touristes viennent beaucoup moins nombreux. Confrontés à la crise, les hôtels de la côte licencient à tour de bras. Pour les jeunes de Kasserine, l’espoir d’être embauché s’amenuise.

Qu’ont-ils gagné, alors? Le droit de s’exprimer, répondent-ils tous en chœur. C’est tout, pour l’instant.

« Avant, on ne parlait que de sport. De football surtout. Aujourd’hui, on peut parler ouvertement des problèmes, du pouvoir, dire ce qu’on pense » explique Amine. Engagés, c’est grâce à internet qu’ils se sont organisés et soulevés. C’est aujourd’hui grâce à internet qu’ils s’informent.

Ces jeunes, ils étaient dans les rues dès le 26 décembre 2010 et ont vu le sang couler du 8 au 11 janvier, les journées les plus meurtrières dans la ville.

«  Les balles utilisées par la police faisaient des petits trous en entrant mais d’énormes trous en ressortant. », nous raconte Amine. Des balles explosives, en fait, selon les médecins qui « détruisent les organes internes » Les policiers visaient la tête, le thorax, l’abdomen (*1). Mounir sort son portable. Sur l’écran, la photo d’un jeune homme la cervelle sortant du crâne. « C’est moi qui l’ai prise », souffle-t-il. Amine, lui, a filmé son cousin touché par une balle, agonisant à l’hôpital. Ce fut ça, pour eux, la Révolution du Jasmin.

Sur la place des Martyrs, Abdallah montre du doigt les endroits où étaient postés les snipeurs, sur des immeubles d’un étage, à quasi bout portant. « Des snipeuses », corrige-t-il.

« C’était des femmesles policiers qui ont tiré sur les manifestants étaient des femmes, nous les avons vues. » Abdallah, la barbe bien taillée, se présente comme « l’un des jeunes de la révolution » et se revendique islamiste. Au chômage, cela ne l’empêche pas de se rêver comédien, artiste. « Nous avons bien un centre culturel à Kasserine, mais pas de structure pour développer le théâtre », déplore-t-il. En attendant, il multiplie les petits boulots pour faire vivre sa famille.

La situation semble inextricable. Alors, une question se pose : Kasserine pourrait-elle se renflammer ?

« Non, souffle Omar, ça ne servirait à rien. »  Du découragement dans la voix, mais de la peur, ça non. Dès le début du soulèvement, jamais ils n’ont tremblé, affirment-ils, tous sans exception. « Sans risque, il n’y a pas de vie possible. Mais ce risque, il est calculé. Nous, nous sommes des kamikazes pour nos droits », philosophe Amar.

Premier de ces nouveaux droits : le vote. Tous, ont-ils assurés, sont inscrits sur les listes électorales. Mais c’est sans grand espoir qu’ils se rendront aux urnes, le 23 octobre prochain. « Il y a beaucoup de partis, c’est difficile de tout comprendre. Et puis, ces candidats, au final, ils ne recherchent sans doute que leur intérêt personnel» Un scepticisme qui ne suffit pas à effacer le sourire d’Amine.

 

(*1 : source : « Dégage, la Révolution tunisienne, édition du Layeur. Page 29 »)

Urgent